Les travaux publics selon Bastiat

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On fait beaucoup de cas récemment des stimulus fiscaux entrepris par différents gouvernements qui, inspirés par la théorie keynésienne, veulent entreprendre des travaux publics afin de stimuler l’économie. Bien que faisant partie des théories keynésiennes, ce concept pré-date de loin John Maynard Keynes. Au XIXe siècle, Frédéric Bastiat (1801-1850) avait déjà abordé la question et démontré les revers des travaux publics dans son essai « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ».


Frédéric Bastiat (1801-1850)

Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas: Travaux publics

 

Qu’une nation, après s’être assurée qu’une grande entreprise doit profiter à la communauté, la fasse exécuter sur le produit d’une cotisation commune, rien de plus naturel. Mais la patience m’échappe, je l’avoue, quand j’entends alléguer à l’appui d’une telle résolution cette bévue économique: « C’est d’ailleurs le moyen de créer du travail pour les ouvriers. »

L’État ouvre un chemin, bâtit un palais, redresse une rue, perce un canal; par là, il donne du travail à certains ouvriers, c’est ce qu’on voit; mais il prive de travail certains autres ouvriers, c’est ce qu’on ne voit pas.

Voilà la route en cours d’exécution. Mille ouvriers arrivent tous les matins, se retirent tous les soirs, emportent leur salaire, cela est certain. Si la route n’eût pas été décrétée, si les fonds n’eussent pas été votés, ces braves gens n’eussent rencontré là ni ce travail ni ce salaire; cela est certain encore.

Mais est-ce tout? L’opération, dans son ensemble, n’embrasse-t-elle pas autre chose? Au moment où M. Dupin prononce les paroles sacramentelles: « L’Assemblée a adopté», les millions descendent-ils miraculeusement sur un rayon de la lune dans les coffres de MM. Fould et Bineau? Pour que l’évolution, comme on dit, soit complète, ne faut-il pas que l’État organise la recette aussi bien que la dépense? qu’il mette ses percepteurs en campagne et ses contribuables à contribution?

Étudiez donc la question dans ses deux éléments. Tout en constatant la destination que l’État donne aux millions votés, ne négligez pas de constater aussi la destination que les contribuables auraient donnée — et ne peuvent plus donner — à ces mêmes millions. Alors, vous comprendrez qu’une entreprise publique est une médaille à deux revers. Sur l’une figure un ouvrier occupé, avec cette devise: Ce qu’on voit; sur l’autre, un ouvrier inoccupé, avec cette devise: Ce qu’on ne voit pas.

Le sophisme que je combats dans cet écrit est d’autant plus dangereux, appliqué aux travaux publics, qu’il sert à justifier les entreprises et les prodigalités les plus folles. Quand un chemin de fer ou un pont ont une utilité réelle, il suffit d’invoquer cette utilité. Mais si on ne le peut, que fait-on? On a recours à cette mystification: « Il faut procurer de l’ouvrage aux ouvriers. »

Cela dit, on ordonne de faire et de défaire les terrasses du Champ de Mars. Le grand Napoléon, on le sait, croyait faire œuvre philanthropique en faisant creuser et combler des fossés. Il disait aussi: « Qu’importe le résultat? Il ne faut voir que la richesse répandue parmi les classes laborieuses. »

Allons au fond des choses. L’argent nous fait illusion. Demander le concours, sous forme d’argent, de tous les citoyens à une œuvre commune, c’est en réalité leur demander un concours en nature: car chacun d’eux se procure, par le travail, la somme à laquelle il est taxé. Or, que l’on réunisse tous les citoyens pour leur faire exécuter, par prestation, une œuvre utile à tous, cela pourrait se comprendre; leur récompense serait dans les résultats de l’œuvre elle-même. Mais qu’après les avoir convoqués, on les assujettisse à faire des routes où nul ne passera, des palais que nul n’habitera, et cela, sous prétexte de leur procurer du travail: voilà qui serait absurde et ils seraient, certes, fondés à objecter: de ce travail-là nous n’avons que faire; nous aimons mieux travailler pour notre propre compte.

Le procédé qui consiste à faire concourir les citoyens en argent et non en travail ne change rien à ces résultats généraux. Seulement, par ce dernier procédé, la perte se répartirait sur tout le monde. Par le premier, ceux que l’État occupe échappent à leur part de perte, en l’ajoutant à celle que leurs compatriotes ont déjà à subir.

Il y a un article de la Constitution qui porte:

« La société favorise et encourage le développement du travail… par l’établissement par l’État, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés. »

Comme mesure temporaire, dans un temps de crise, pendant un hiver rigoureux, cette intervention du contribuable peut avoir de bons effets. Elle agit dans le même sens que les assurances. Elle n’ajoute rien au travail ni au salaire, mais elle prend du travail et des salaires sur les temps ordinaires pour en doter, avec perte il est vrai, des époques difficiles.

Comme mesure permanente, générale, systématique, ce n’est autre chose qu’une mystification ruineuse, une impossibilité, une contradiction qui montre un peu de travail stimulé qu’on voit, et cache beaucoup de travail empêché qu’on ne voit pas.


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A propos de l'auteur

Philippe

Mon nom est Philippe. J'habite sur la rive sud de Montréal. Je suis un technicien en informatique qui aime discuter de toute sorte de sujets. Bienvenue sur mon blogue!

5 Réponses à “Les travaux publics selon Bastiat”

  1. Toutes les semaines, je me payais un bon massage (ce qu’on voit).
    Mais pour donner du travail aux chanteurs, le gouvernement a décidé de me forcer à me payer une heure de chant privé par semaine (ce qu’on voit).
    Mais parce que je suis maintenant obligé de me payer une heure de chant privé par semaine, je n’ai plus les moyens de me payer une heure de massage par semaine (ce qu’on ne voit plus).
    Voilà où s’arrête le raisonnement de Bastiat.

    Sauf qu’avec l’argent que je lui donne à chaque semaine, mon chanteur privé se paie un massage auprès de mon ancien massothérapeute. Les massages qu’on ne voyait plus redeviennent alors visibles… Un emploi de chanteur a été créé sans qu’un emploi de massothérapeute n’ait été aboli.

    De la magie? Non. Une simple question de vitesse de circulation de la monnaie. Bastiat n’y avait pas pensé. Keynes, lui, y a pensé. Il fallait ensuite trouver une façon de stimuler cette circulation de monnaie lorsqu’elle est très rallentie dans les crises économiques (lorsque les gens ont peur de dépenser).
    La théorie keynésienne soutient qu’il est possible d’accélérer cette circulation de la monnaie (de redonner confiance aux gens et de stimuler la consommation) en annonçant et en faisant des dépenses gouvernementales contre-cycliques. Peut-être que cette hypothèse est erronée, mais on ne peut certainement pas la réfuter en se basant seulement sur la théorie de Bastiat reposant sur une perception incomplète de la réalité des échanges commerciaux.

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  2. Pierre Guérin,

    Sauf qu’avec l’argent que je lui donne à chaque semaine, mon chanteur privé se paie un massage auprès de mon ancien massothérapeute. Les massages qu’on ne voyait plus redeviennent alors visibles… Un emploi de chanteur a été créé sans qu’un emploi de massothérapeute n’ait été aboli.

    Belle tentative, sauf que vous avez manqué le point que Bastiat faisait. En reprenant votre exemple, puisque je dois me priver de massages pour que votre professeur de chant puisse s’en payer, aucune richesse n’a été créée. Elle n’a qu’été transférée de moi au prof de chant par la force. Pis encore, une partie de ce qui m’est pris va aussi dans les poches des fonctionnaires.

    De la magie? Non. Une simple question de vitesse de circulation de la monnaie. Bastiat n’y avait pas pensé. Keynes, lui, y a pensé. Il fallait ensuite trouver une façon de stimuler cette circulation de monnaie lorsqu’elle est très rallentie dans les crises économiques (lorsque les gens ont peur de dépenser).
    La théorie keynésienne soutient qu’il est possible d’accélérer cette circulation de la monnaie (de redonner confiance aux gens et de stimuler la consommation) en annonçant et en faisant des dépenses gouvernementales contre-cycliques. Peut-être que cette hypothèse est erronée, mais on ne peut certainement pas la réfuter en se basant seulement sur la théorie de Bastiat reposant sur une perception incomplète de la réalité des échanges commerciaux.

    La théorie de Keynes est erronnée non pas à cause de ce que dit Bastiat (qui ne démontre que l’état n’est pas un générateur mais un répartiteur de richesse), mais plutôt parce que son interprétation des causes d’une récession est erronnée. En croyant que la récession est causée par un certain vent de panique qui envahit brusquement les consommateurs et les investisseurs (avouez que c’est plutôt faible comme explication), Keynes confondait cause et conséquences. Il ne réalisait pas que ce qu’il croyait être de la panique est une conséquence de la récession et non la cause. C’est la conséquence directe des investissements insoutenables engendrés par un boum artificiel qui ne peuvent être complétés par manque de ressources réelles. Von Mises et Hayek ont depuis longtemps réfuté la théorie de Keynes en présentant une théorie cohérente des cycles économiques. Celle-ci démontre clairement quelles sont les véritables causes du cycle « boom-bust » de l’économie. Sachant ça, il est facile de comprendre pourquoi les investissements contre-cycliques ne fonctionnent pas. C’est parce qu’ils ne s’attaquent pas à la cause, mais aux symptômes.

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  3. @ Pierre Guérin

    Un petit article qui explique l’inefficacité de certaines méthodes keynésiennes…

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  4. @ Philippe

    À prix égal, je préférais une heure de massage à une heure de chant privé. Je suis donc perdant lorsque le gouvernement me force à acheter une heure de chant m’empêchant ainsi de m’acheter une heure de massage. Mais je trouve quand même que de recevoir une heure de chant est mieux que de rien recevoir. Il y a donc création nette de richesse (le chant), contrairement à ce que vous affirmez.

    D’autre part, vous dites que les récessions proviennent d’un manque de ressources réelles. Cette théorie me semble aller à l’encontre du bon sens. Lorsqu’il y a un manque de ressources réelles, il me semble que tous devraient s’arracher les ressources disponibles, et non pas en laisser une large part de côté (inutilisée), comme cela se produit dans les récessions économiques.

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  5. @ Pierre Guérin

    À prix égal, je préférais une heure de massage à une heure de chant privé. Je suis donc perdant lorsque le gouvernement me force à acheter une heure de chant m’empêchant ainsi de m’acheter une heure de massage. Mais je trouve quand même que de recevoir une heure de chant est mieux que de rien recevoir. Il y a donc création nette de richesse (le chant), contrairement à ce que vous affirmez.

    De recevoir quelque chose qu’on ne désire pas, et encore d’y être forcé, ne constitue pas un gain. Dans un libre-marché c’est le consommateur qui a toujours raison et c’est le rôle du marché de satisfaire à la demande, et non le contraire.

    D’autre part, vous dites que les récessions proviennent d’un manque de ressources réelles. Cette théorie me semble aller à l’encontre du bon sens. Lorsqu’il y a un manque de ressources réelles, il me semble que tous devraient s’arracher les ressources disponibles, et non pas en laisser une large part de côté (inutilisée), comme cela se produit dans les récessions économiques.

    Les récessions ne viennent pas d’un manque de ressources, elle sont une correction par laquelle le marché tente de réallouer des ressources qui ont été mal allouées pendant une période de boum. C’est un principe économique simple qui dicte que les ressources ne sont disponibles que dans une quantité finie dans le temps, que ce soit de la matière première ou de la main d’oeuvre. Si en temps de récession certaines ressources se retrouvent inutilisées, c’est qu’elles ont été mal allouées pendant le boum précédent. Cette situation est temporaire. Si ces ressources sont laissées aux forces du marché, elle seront éventuellement réallouées là où l’économie en a le plus besoin, c’est-à-dire vers les processus générateurs de richesse. Si on s’accapare ces ressources pour des projets arbitraires, ou pour renflouer des entreprises boiteuses, elle ne peuvent pas être réallouées vers ces générateurs de richesse. Non seulement ça remettra pas l’économie sur les rails, mais ça nuit à la promulgation d’une reprise soutenable. Le but de l’économie n’est pas de fournir de l’emploi. Ce n’est qu’un bénéfice collatéral. Le but de l’économie est de produire des biens qui satisferont les besoins des consommateurs. Tout le reste vient de lui-même quand cette fonction est remplie. Ce que Keynes ne semblait pas comprendre.

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